Lettre du Parti Démocratique des régions (DBP) au Conseil de l’Europe

M. Jean-Claude Frécon

Président du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux

Conseil de l’Europe

Strasbourg / France

Le 15 Octobre 2015,

 

Monsieur le Président du Congrès, Chers membres,

Je tiens tout d’abord à exprimer mes regrets de ne pas nous être présentés, avec l’un de nos collègues, à cette session très importante et spécifique lors de  laquelle les 30 ans de la Charte européenne de l’autonomie locale sera également célébrée.

A un moment où nous traversons un processus très difficile à de nombreux égards, je voudrais envoyer des salutations au Congrès au nom de tous mes collègues.

Ce 14 Octobre nous est parvenu un communiqué du gouverneur du district de Van, indiquant que Mme Aygül Bidav, Co-maire de Ipekyolu et membre de notre parti politique le DBP, était suspendue de son poste de la Mairie de Ipekyolu en raison d’un communiqué de presse ( une déclaration relative à l’auto-organisation) que cette dernière avait énoncé. A vrai dire, cette situation n’est pas nouvelle pour nous. Cela fait plus de 4 mois que nous sommes confrontés à une dramatique oppression de la part du gouvernement central ainsi que de ses extensions locales.

Je vous écris cette lettre pour vous donner un aperçu de toutes ces oppressions et violations auxquelles est soumise notre région.

 

Monsieur le Président, Chers collègues,

La spirale de violence dans laquelle la Turquie s’est enfoncée depuis les élections générales du 7 Juin  2015 affecte profondément chaque instant de nos vies et continue de causer des dommages irréparables.

L’attentat dans lequel 34 jeunes ont perdu la vie dans la ville de Suruç le 20 Juillet dernier; les opérations militaires incessantes, les arrestations massives, les couvre-feux, les assassinats de civils en pleine rue par des tireurs d’élite depuis le 24 juillet dernier qui s’aggravent chaque jour; la tactique de qualifier les enfants assassinés – y compris des enfants de 7 ans – de terroristes; ont conduit à l’arrêt de la vie quotidienne dans chaque espace où le peuple kurde vit.

Enfin, les attentats à la bombe qui ont causé la mort de 105 personnes lors d’un rallye pour la Paix à Ankara le 10 Octobre ont augmenté nos profondes inquiétudes quant à l’avenir d’une Turquie démocratique.

Par la présente, je voudrais partager avec vous l’état d’avancement de nos administrations locales:

22 Co-maires de notre parti politique ont été suspendus/rejetés par le ministère de l’Intérieur du gouvernement intérimaire. 35 de nos collègues, dont 18 maires, 2 présidents des conseils provinciaux (Batman et Iğdır) et 15 membres du conseil municipal ont été arrêtés. Il y a des mandats de perquisition concernant 6 co-maires et 3 de nos maires ont été placés en liberté surveillée tandis que l’un d’entre eux a été condamné à l’isolement résidentiel avec bracelet électronique.

Après les élections générales du 7 Juin, plus de 3000 membres de notre parti politique ont été placés en détention et 500 d’entre eux ont été arrêtés. 16 membres du conseil municipal et les deux co-maires de la municipalité de Batman ont été suspendus de leurs fonctions.

Un autre point important dont je voudrais vous faire part concerne le grand nombre de femmes co-maires qui ont été arrêtées /suspendues de leurs fonctions, où 10 femmes co-maires ont été été arrêtées. La raison pour laquelle tant de femmes co-maires sont arrêtés se trouve dans le fait que le gouvernement central, dominé par les hommes, ne supporte pas l’idée que les femmes soient co-maires ou occupent des fonctions dans des postes administratifs. L’arrestation des femmes co-maires, leur exil dans des prisons loin de leurs villes d’origine, les abus verbaux et physiques, les menaces et les fouilles corporelles intégrales auxquelles elles doivent faire face au cours de leur détention, démontre qu’il y a une politique spécifique et systématique contre les femmes.

Dans certaines villes et districts où nous servons en tant qu’administrateurs locaux, les déclarations d’auto-organisation, qui ont été décidées avec l’accord commun des assemblées populaires locales, les organisations de la société civile, les initiatives civiles et les administrations locales dans le cadre des principes de la décentralisation en tant qu’acte civil contre la pression de l’Etat, les opérations militaires et la mort des civils, se sont heurtées à une violence disproportionnée de la part de l’Etat. Cette violence disproportionnée envers les populations locales dans de nombreuses villes et districts, notamment à Cizre, Sur, Silvan, Nusaybin, Dargeçit, Sirnak, Hakkari, Yüksekova, Semdinli, Varto et Bismil, s’est soldée avec la mort de nombreux civils et de nombreuses violations des droits de l’homme. Selon le rapport de l’Association des Droits de l’Homme, publié le 9 Octobre, 113 civils ont perdu la vie et des centaines ont été blessés dans les villes kurdes de Turquie entre le 24 Juillet juste et le 9 Octobre 2015.

Je voudrais présenter quelques échantillons des graves violations des droits de l’homme perpétrés dans notre région, qui sont intenables pour les personnes vivant sur ces terres:

L’Etat a déclaré un couvre-feu brutal pendant des jours dans les zones locales où la déclaration d’auto-organisation a été annoncée. A Cizre par exemple, le couvre-feu a duré 8 jours, 24 heures sur 24. Au cours de ces couvre-feux, les populations locales ont été empêchées de couvrir leurs besoins fondamentaux tel que l’approvisionnement en nourriture et en eau. Les lignes d’énergie ainsi que les outils de communication tels qu’ Internet et les téléphones ont été bloqués. Personne, pas même les ministres, les membres du Parlement ou les représentants d’associations des droits de l’homme, n’a été autorisé à accéder dans ces zones

Dans la ville de Cizre, un homme de 70 ans a été abattu par un tireur d’élite alors qu’il sortait acheter du pain. Son corps est resté dans la rue pendant 3 jours à cause du couvre-feu. Une fillette de 10 ans, Cemile Cizir Cağırga, a perdu la vie pendant le conflit. En raison du couvre-feu, sa famille ne pouvait pas sortir et l’enterrer. Sa mère a par conséquent gardé le corps de la fillette à l’intérieur de la maison, dans un réfrigérateur, pendant 3 jours. Le corps de Haci Lokman Birlik, qui a été exécuté dans la rue par les forces de sécurité alors qu’il était encore blessé, a été ligoté avec une corde à l’arrière d’un véhicule militaire blindé et son corps a été traîné à travers les quartiers de Şirnak. La vidéo de cette violence inhumaine a été diffusée dans l’ensemble du pays.

Le deuxième jour du couvre-feu à Cizre, qui a duré 8 jours et causé la mort de 23 civils et blessé des dizaines de civils, les responsables municipaux sont allés ouvrir les vannes d’eau qui avaient été bloquées par les forces de sécurité. Pour cela, ils ont été battus et placés en garde à vue. Suite à l’explosion d’une bombe lancée par les soldats à l’intérieur d’une maison à Nusaybin, un véhicule de la brigade-incendie de la municipalité de Mardin est allé éteindre le feu. Cependant, le véhicule n’a pas été autorisé à entrer dans Nusaybin par les forces de sécurité. A cette occasion, les véhicules de travail de beaucoup de municipalités de notre région ont été confisqués sans justifications légales.

Ces actes inhumains, qui ne peuvent être justifiés par des motifs politiques, humanitaires ou morales, ont été rapportés, documentés et enregistrés par les délégations de surveillance indépendantes, les organisations de la société civile locales, nationales et internationales, les médias, la presse, etc.

Désigner ces événements de violations des droits humains n’est pas adéquat. Aujourd’hui, les politiques et les mises en oeuvre de l’Etat et des forces de sécurité dans notre région peuvent être identifiées de «crime de guerre» et de «crime contre l’humanité».

 

Monsieur le Président, Chers collègues,

Cette situation conflictuelle vécue dans notre région et la forte possibilité que les cas mentionnés ci-dessus se reproduisent partout et à tout moment font qu’il nous est préférable de ne pas quitter nos zones locales. Les co-maires présents dans l’administration grâce aux votes de nos populations locales estiment qu’il relève de leurs responsabilités d’accompagner ces derniers dans ces moments difficiles. Dans le cadre de ces circonstances exceptionnelles, j’espère que vous comprendrez l’absence de Mme Bidav lors de cette session.

Nous croyons que l’auto-administration et la liberté de prises de décisions locales des personnes sont les jalons de la démocratie, et nous renforcerons notre lutte à cette fin. Nous avons sincèrement confiance et espérons que le Congrès assumera ses responsabilités de toute urgence dans ce contexte donné, en conformité  avec les principes et les valeurs qu’elle représente.     

Je souhaite appeler le Congrès, pour qu’une délégation se rende d’urgence en Turquie afin d’augmenter la solidarité avec ses membres, assurer un suivi du développement de la démocratie locale et régionale sur le terrain et évaluer objectivement la situation.

A cette occasion, au nom de Mme Aygül Bidav notamment, je tiens à féliciter les 30 ans de la Charte européenne de l’Autonomie locale en tant que référence la plus puissante de la décentralisation et de la démocratie locale dans le monde, et à exprimer notre souhait de voir le Congrès comme le protecteur et garant des principes de la Charte.  

Cordialement,

Çimen IŞIK

Vice co-présidente/Responsable pour les administrations locales

Le Parti Démocratique des régions (DBP)