Appel urgent à la solidarité – Fermeture du quotidien Özgur Gündem

Les attaques permanentes du régime d’Erdoğan visant les médias et la presse en général depuis le coup avorté du 15 juillet dernier a pris une tournure différente ce 16 août, avec la fermeture du quotidien “Özgür Gündem” et la prise de son siège à Istanbul par les unités de police “d’opérations spéciales”.

Au cours de son quart de siècle d’existence, le quotidien est devenu l’exemple même de la censure de l’information militante et de la presse sous illégale “état d’urgence” dans le contexte du conflit kurde en Turquie.

Nous condamnons cette offensive contre “Özgür Gündem” comme un message délibéré de la “démocratie sous état d’urgence à la Erdoğan” qui ne promet rien d’autre que des jours sombres  concernant les droits et les libertés des Kurdes et de tous les autres groupes et voix dissidentes en Turquie.

“Özgür Gündem”, qui fait partie d’une tradition de presse dédiée à la lutte contre la censure et à la solidarité pour le droit à l’information a lancé sa première publication le 14 mai 1992, dans un contexte de conflits violents dans la région kurde, où l’émission de toute connaissance non officielle sur la question kurde était sévèrement punie en vertu d’un règne drastique d’un état d’urgence (1987-2002).

Le journal, qui représentait la seule alternative pour une information non officielle et non censurée sur les violations flagrantes et permanentes des droits de l’homme et sur les réalités de la lutte dans la région, est très vite devenu la cible d’une campagne de violence d’État hors norme et d’intimidations incessantes.

Vingt-sept membres du personnel de “Özgür Gündem”, y compris journalistes, distributeurs et écrivains, ont été assassinés au cours des deux premières années de sa publication, la plupart du temps dans le cadre d’exécutions extrajudiciaires. Sur les 580 éditions publiées depuis le lancement du journal, 486 ont été saisies sur ordonnance de la Cour. Les rédacteurs et personnels du quotidien ont été continuellement empêchés de mener à bien leurs reportages par des centaines de poursuites judiciaires, détentions systématiques, arrestations et raids fréquents de leur bureau. La plupart des éditions du quotidien étaient interdits dans la région kurde où la répression a été étendue à un point tel que même les lecteurs du quotidien se sont retrouvés confrontés à un contrôle routinier ainsi qu’à des harcèlements.

En Avril 1994, le quotidien a été fermé par décision de justice, contraignant ses rédacteurs et collaborateurs à maintenir leur lutte pour un journalisme indépendant sous le couvercle de différents autres journaux.

Le 4 Avril 2011, après un arrêt forcé de dix-sept ans, “Özgür Gündem” a repris la publication sous son nom d’origine, suite au “Processus de résolution” adoptée par le gouvernement de l’AKP entre 2013 et 2015 qui a offert aux journalistes, militants et intellectuels de diverses tendances politiques une plate-forme de débat pour la construction d’une résolution démocratique, égalitaire et durable, du conflit kurde.

“Özgür Gündem” a été soumis à un nouveau cycle de violence d’État et d’oppression lorsque M. Erdoğan a unilatéralement mis fin au processus de paix et a soudainement déclaré une nouvelle politique de conflit contre la dissidence kurde et imposé un nouveau cycle de violence dans les villes et les provinces kurdes assiégées. Des dizaines de journalistes du quotidien ont été arrêtés et détenus jusqu’au printemps 2016 et ses rédacteurs Reyhan Capan et Eren Keskin ont reçu des peines de prison pour cause de “propagande terroriste.”

Alors que les pressions contre le journal ont augmenté, un groupe de journalistes et d’intellectuels démocratiques, principalement turcs, ont lancé une campagne de solidarité pour servir de «rédacteur en chef en service.” Jusqu’au 7 Août, date de la fin de la campagne, cinquante-six militants connus du public se sont relayés tous les jours en tant que rédacteurs pour “Özgür Gündem”. Pratiquement tous les militants ont été punis de leur acte de solidarité au travers de nombreux procès intentés au cours des trois derniers mois, sur la même accusation de «propagande terroriste». Parmi ceux-ci, la célèbre défenseur des droits humains la Professeure Sebnem Korur Fincanci, qui préside la Fondation turque des Droits de l’Homme, le représentant de Reporters Sans Frontières en Turquie Erol Önderoglu, et le célèbre  mathématicien et journaliste Ahmet Nesin, se sont retrouvés en détention provisoire et ont été brièvement emprisonnés.

La dernière offensive contre “Özgür Gündem”, ce 16 Août, a également été justifiée par l’allégation de “faire de la propagande terroriste.” La descente de la police au siège du quotidien a été déployée avant même l’avis officiel du verdict de fermeture temporaire, ce qui est contraire aux procédures pénales. Pendant le raid, le bureau a été saccagé, les archives ont été détruites, des disques durs d’ordinateurs ont été saisis et une quarantaine de personnes ont été arrêtées par moyens de violence physique et verbale. Parmi eux, plus de vingt employés, journalistes de médias indépendants qui essayaient de couvrir le raid, des représentants des institutions civiles démocratiques et des lecteurs qui s’étaient rendus au bureau par solidarité.

Cette violence policière illégale a été étendue à plusieurs des rédacteurs et chroniqueurs de premier plan lors de raids dans des maisons ciblées: les maisons de Eren Keskin, ancien rédacteur en chef de Özgür Gündem et défenseur des droits de l’homme de renommée mondiale, Ragip Zarakolu, rédacteur en chef de maison d’édition Belge et membre du Pen international, Filiz Kocali, journaliste renommée et membre du Comité exécutif central du HDP et Asli Erdogan, célèbre auteur turc, chroniqueuse et membre du comité consultatif du quotidien, ont été perquisitionnés par des unités de police d’opérations spéciales entièrement armés.

Un mois après le putsch échoué de l’armée le 15 Juillet dernier, le régime de l’AKP a montré très clairement qu’il n’envisageait pas de chemin vers une restauration démocratique dans le pays mais une application de plus en plus autocratique de la démocratie institutionnelle et de la répression de toutes sortes d’adversaires.

Dans ce contexte, la mobilisation massive et aveugle pour accusations de «terrorisme» des organisations putschistes Gulenist, des journalistes libéraux, des universitaires et de toutes les représentations institutionnelles légales de l’opposition kurde confondus ne prouve qu’une chose: plutôt que d’atténuer la menace militariste en faveur de la démocratie et créer ainsi des possibilités de co-existences pacifiques et démocratiques dans le pays, le régime d’Erdogan utilise cette tentative de coup d’État comme l’occasion de faire taire toutes les voix individuelles et organisées de la dissidence démocratique, celle du mouvement politique kurde en particulier.

Dans ce contexte, la fermeture du quotidien Özgür Gündem représente non seulement une autre attaque contre la liberté de la presse, mais elle transmet aussi le message clair que cet état de régime d’urgence étend son emprise répressive sur les Kurdes, leurs institutions, leurs représentants et leurs amis, qui n’ont pourtant absolument rien à voir avec les comploteurs.

A cet égard, nous appelons tous les pays démocratiques, les autorités européennes, les organisations internationales, les militants, intellectuels et médias, notamment internationaux, et les institutions de la presse, à agir dès maintenant, dénoncer, et rester en forte solidarité avec “Özgür Gündem”.

Hisyar Ozsoy
Vice Co-président et responsable des Affaires étrangères du HDP.