Histoire des partis politiques kurdes en Turquie

Tout au long de son histoire, le mouvement politique kurde en Turquie a toujours lutté pour s’imposer à travers les règles de la démocratie en créant des partis politiques légaux. Cependant, les tentatives successives de se constituer en tant que parti se sont systématiquement heurtés à la réalité oppressive du pays, entraînant la dissolution de force de ces derniers peu après leur création. Cette politique injustifiée de l’Etat qui visait systématiquement l’interdiction des partis politiques légaux et leurs activités en faveur de la démocratie et de la paix a largement contibué à l’intensification de la guerre entre les forces de l’Etat et le parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK.

Le Parti du Travail du Peuple (HEP) :

En octobre 1989, 7 députés du SHP (Parti populaire socio-démocrate turc) ont participé à une conférence à Paris intitulée « L’identité nationale kurde et les droits de l’homme ». Le 16 novembre 1989, de retour de cette conférence, tous les députés qui y ont participé ont été expulsés du parti par les instances du parti du SHP. Cette situation a poussé les députés démocrates et quelques députés kurdes au sein du SHP à démissionner et à former un nouveau parti, le 07 juin 1990, nommé le HEP. Un an plus tard, ce même parti formait une coalition électorale avec le SHP et obtenait 18 députés à l’Assemblée nationale de Turquie.
Le 14 juillet 1993, le HEP a été interdit à l’unanimité par le corps constitutionnel de l’Etat.
La constitution de 1982 interdisait toute référence aux mots « kurde » et « Kurdistan”, et par là-même toutes les demandes de libertés qui pouvaient être alignées à la cause kurde.

Le Parti de la Démocratie (DEP) :

Après l’interdiction du HEP, les députés kurdes ont décidé de créer, le 7 mai 1993, le parti du DEP, mais ce parti a connu le même sort que le HEP.
Le 2 mars 1994, deux députés appartenant au DEP, Orhan Dogan et Hatip Dicle, ont été arrêtés à la sortie de l’Assemblée nationale de Turquie, malgré leur immunité parlementaire. Le même jour, à l’Assemblée nationale de Turquie, les députés turcs avaient voté à l’unanimité une décision qui enlevait l’immunité parlementaire de Orhan Dogan, de Hatip Dicle, Leyla Zana, Ahmet Türk, Sirri Sakik et Mahmut Alinak qui était député indépendant. Immédiatement après cette levée d’unanimité, la cour de sûreté de l’Etat d’Ankara avait donné l’ordre d’interroger ces mêmes députés.
Ces derniers ont été placés en détention le 17 mars à la prison d’Ankara, et le 16 juin 1994, le tribunal constitutionnel a décidé d’interdire le parti du DEP et d’enlever l’immunité parlementaire de 13 députés de ce parti, parmi lesquels 5 se trouvaient déjà en prison.
Le 1 juillet 1994, le député Selim Sadak a aussi été arrêté. Le 3 août 1994, le procès a commencé et le 8 décembre 1994, le tribunal a rendu son verdict: les députés Hatip Dicle, Leyla Zana, Orhan Dogan et Selim Sadak ont été condamnés à 15 ans de prison. Il y a eu appel, mais l’appel a confirmé la peine prononcée par le tribunal.
Les députés Remzi Kartal, Zübeyir Aydar, Nizamettin Toguç ont pu échapper à l’arrestation en s’exilant en Europe, où ils ont été reconnus en tant que réfugiés politiques.
Entre 1991 et 1994, plus de 50 membres de partis politiques kurdes ont été assassinés, parmi lesquels se trouvait le député de Mardin, Mehmet Sincar, tué le 4 septembre 1993, alors qu’il enquêtait sur les assassinats à « auteurs inconnus ».
Le DEP demandait une solution démocratique et pacifique à la question kurde, l’abolition de la loi anti-terroriste et des protecteurs de villages, ainsi qu’une garantie constitutionnelle pour les droits culturels et politiques des kurdes.

Le Parti Démocratique du Peuple (HADEP) :

Le 11 mai 1994, quelques anciens députés du DEP ont créé le HADEP, sous la présidence de Murat Bozlak.
Le 2 juin de la même année, Muhsim Melik, l’un de ses fondateurs, a été assassiné à Riha (Urfa).
Murat Bozlak a en 1995 participé aux élections législatives et a reçu 1 171000 voix.
Par la suite, lors des élections législatives de 1999, il a reçu 1 482 000 voix. Enfin, en 1999, il a participe aux élections municipales et a obtenu un total de 37 municipalités.
Dès sa création, Le HADEP a pu difficilement faire campagne, tant la pression policière était forte: Meetings interdits, boycott des médias auquel vint s’ajouter la fermeture de la chaîne kurde Med-TV en Europe, seul moyen d’expression des Kurdes.
Alors que le HADEP réunissait, en intention de votes, environ 70% des voix dans la région kurde, la fraude généralisée dans les villes et les villages placés sous « Etat d’urgence », ainsi que l’intimidation exercée envers les électeurs pour les dissuader de voter HADEP, ne lui permirent de dépasser le barrage des 10 % nécessaires pour qu’un parti siège à l’Assemblée nationale.
Murat Bozlak et plusieurs dirigeants du parti du HADEP ont par la suite été arrêtés sous l’accusation d’afficher, lors d’un congrès, le drapeau et la photo du leader du PKK Abdullah Öcalan.
Le 13 mars 2003, le tribunal constitutionnel a interdit le parti pour accusation d’aide et de soutien logistique au PKK.
Tous les dirigeants du parti ont reçu pour une durée de 5 ans l’interdiction d’être membre d’un parti politique, conformément au chapitre 69 de la constitution.
7 ans plus tard, la cours Européenne des droits de l’Homme a condamné la Turquie pour l’interdiction du HADEP et a condamné la Turquie à 26 000 euros de dédommagements.
L’interdiction du HADEP montrait que le changement des lois requis pour l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne n’était pas pris au sérieux par l’Etat turc.

Le Parti Démocratique du Peuple (DEHAP) :

Suite à l’interdiction du HADEP le 24 octobre 1997, le Parti Démocratique du Peuple DEHAP a été crée.
En 2002, le tribunal constitutionnel a entamé une procèdure d’interdiction contre ce même parti en l’accusant de ne pas réunir les critères nécessaires pour une participation aux élections. Le Parti a finalement décidé de se dissoudre le 19 novembre 2005.

Le Parti pour une Société Démocratique (DTP) :

Le 09 novembre 2005, le Parti pour une société démocratique a été fondé.
Il y a eu aussitôt plusieurs procès entamés par les autorités turques contre les activités de ce parti, et finalement la cour constitutionnelle a interdit le parti par une décision commune en 2009. Ces deux co-présidents, Ahmet Türk et Aysel Tugluk ont été déchus de leur statut de députés.
Le DTP œuvrait lui aussi pour une société démocratique et orientait toutes ses activités politiques pour une solution démocratique à la question kurde en Turquie.

Le Parti pour la paix et la démocratie (BDP):

Après l’interdiction du DTP en décembre 2009, un nouveau parti, le BDP, a repris les activités politiques de sesprédécesseurs. Ce parti a très rapidement représenté la quatrième force politique en Turquie, et a constitué un groupe parlementaires composé de 34 députés au sein de la Grande Assemblée nationale de Turquie. Dirigé par un système de co-présidence appliqué dans tous les secteurs d’activités politiques, ses deux co-présidents étaient la députée mairesse Gülten Kisanak et le député Selahattin Demirtas.
Le programme du BDP s’est appuyé sur le concept d’« Autonomie Démocratique », et a été présenté à la fin de l’année 2010 conjointement avec le DTK.
Le BDP a mis en avant quatre revendications prioritaires pour la résolution de la question kurde:

• La garantie constitutionnelle du droit à l’enseignement dans la langue maternelle et du droit d’utiliser la langue maternelle dans les structures administratives;
• L’arrêt immédiat des opérations militaires et politiques;
• La suppression du seuil électoral de 10%, celui-ci ayant pour effet de limiter considérablement la représentation du peuple kurde au sein de l’Assemblée nationale;
• La libération des prisonniers politiques.

Ces quatre revendications s’accompagnent d’une série de dix demandes principales:

1. L’élaboration d’une constitution démocratique qui reconnaisse l’identité kurde
2. La mise en place d’une politique de décentralisation locale destinée à augmenter les pouvoirs des collectivités locales en Turquie ;
3. La reconnaissance du droit légitime du peuple kurde à l’auto-gouvernance ;
4. La levée de toutes les interdictions pesant sur la culture kurde et la pleine garantie des libertés d’association, d’expression et de la presse ;
5. Le retrait des unités spéciales des forces de sécurité déployées au Kurdistan ; la suppression du système des « gardiens de village » ; l’octroi aux Kurdes du droit d’assurer eux-mêmes leur défense interne ;
6. La libération de tous les détenus et prisonniers politiques, dont le leader du peuple kurde, Abdullah Ocalan ;
7. La garantie constitutionnelle des droits et libertés des communautés ethniques et religieuses ;
8. La mise en place d’une Commission Justice et Vérité pour enquêter sur les crimes commis durant la guerre au cours des trente dernières années, et juger les responsables le cas échéant ;
9. L’adoption de toutes les mesures nécessaires pour la reconstruction des villages détruits par l’armée et le retour des personnes déplacées ; la réparation des dommages subis par les personnes déplacées ;
10. L’arrêt des politiques discriminatoires afin de surmonter le déséquilibre économique, la précarité et le chômage ; l’octroi de la priorité au Kurdistan pour les investissements.
Avec ce programme, le BDP a donc été le seul parti en Turquie à promouvoir une approche véritablement progressiste de toutes les questions de la société, y compris la question kurde.

Le modèle de société qu’il a proposé, intitulé Autonomie Démocratique, visait à la mise en place d’un confédéralisme démocratique au Kurdistan et la démocratisation des Etats-nations de la région, à commencer par la Turquie.
Sur le plan pratique, les quatre revendications prioritaires et les dix demandes principales formulées par le BDP souhaitait contribuer à instaurer un climat sain et démocratique propice à la réalisation de ce projet.